Ils ne s’étaient jamais rencontrés, mais ont directement dit oui pour discuter. Chilla et Prince Waly partagent en effet dans leur musique et leur vision de nombreux points communs : un même amour du rap, une envie de soigner leur image, et – surtout – des trajectoires de vies qu’ils ont pris le soin de raconter sur leurs dernier albums sortis au mois d’octobre dernier. Rencontre entre deux sensibles à leurs manières.

 

Vous avez eu trois années d’absence tous les deux, pour des raisons différentes. Est-ce que cette absence-là dans notre époque a été stressante ? Vous avez eu peur d’être “oubliés” ?

 

C : Je pense que personne ne prévoit de s’absenter pendant trois ans. D’ailleurs j’avais cet espoir que mon album sorte tous les deux mois au début. Il y a ensuite eu des reports, et on s’adaptait à la situation comme elle était. Et finalement on s’est dit que le projet n’était pas abouti, donc je suis allée plus loin dans ma démarche de créativité. Je pensais que mon album était fini il y a un an et demi, mais il était noir et gris, il y avait quelque chose de très redondant et très sombre à l’image de la période qu’on avait vécu avec le covid. Et j’ai eu envie de montrer toutes les facettes de ma personnalité, c’est ça qui a pris du temps.

 

PW :  De mon côté, j’ai plus eu une pause un peu forcée. Je voulais vraiment me concentrer sur une seule chose, c’était la guérison. Malheureusement, cette épreuve (Waly a eu un cancer dont il a guéri, ndlr) est arrivée à un moment où il y avait une bonne dynamique pour moi, j’avais sorti mon EP BOY Z, j’avais une tournée de prévue avec une trentaine de dates, et j’ai perdu ma voix au bout d’un mois. Je n’avais plus envie de faire de musique, et c’est au bout de trois ans, quand j’allais mieux que j’y ai repris goût. J’ai repris les chemins des studios et ça a été tout un travail de reprendre l’écriture. Mais c’est vrai que j’ai eu peur qu’on m’oublie. Surtout, juste avant la sortie de l’album, j’ai eu un coup de stress en me demandant ce que les gens allaient penser de ma musique, elle avait complètement changée, je n’avais plus du tout dans le même états d’esprit. Au final je suis juste content et heureux de ce qu’il se passe.

 

C : Tu as l’impression que cette période, elle t’as permis de justement savoir exactement ce que tu voulais être artistiquement ? Ne plus prétendre être quelqu’un d’autre ?

 

PW : C’était clairement ça. Jusque-là je voulais toujours me donner l’image du mec clean, c’est ce que j’appelle un peu la vitrine. J’avais peur de lâcher prise, de dévoiler mes faiblesses. Et avec ma maladie j’ai été dans un moment d’extrême faiblesse, et je n’ai pas eu le choix de montrer ça à mes proches alors que ce n’était pas le cas avant. Quand je suis revenu à la musique, je voulais au début ne pas du tout parler de tout ça, et mes proches m’ont dit “ça ne sert à rien de le cacher, on l’a vu et les gens vont le voir, donc autant montrer tes failles”. C’est ce qui m’a permis de mettre plus d’introspection dans ma musique. Et aujourd’hui les gens me disent en écoutant l’album qu’ils découvrent une nouvelle personne et ils en sont contents.

 

J’ai l’impression que vous avez tous les deux eu une image assez vite établie par le public et les médias à votre début de carrière, et vous avez voulu tous les deux la casser au fur et à mesure. C’est le cas ?

 

C : En ce qui me concerne complétement, parce que quand je commence le rap ça part d’une espèce de quiproquo. Je me suis mise à parler de ce qu’il se passait autour de moi, et je sors donc des morceaux comme “Si j’étais un homme” ou “Sale chienne”. Je parlais juste des thématiques qui me touchaient et je me retrouve avec un engouement incroyable : il n’y avait pas 36 filles dans le rap à ce moment-là, encore moins qui arrivaient avec un discours engagé, et je ne savais même pas que ce que je disais était engagé à la base ! J’avais juste déménagé à Lyon, et je découvrais ce qu’était le harcèlement de rue, donc j’en ai parlé parce que ça me saoulait de me faire suivre à 5h du mat’ dans la rue, c’est tout. Finalement je remplissais toutes les cases que les médias appréciaient, et j’ai accepté de parler de ces sujets-là. Sauf que ça dure un peu trop longtemps et je me retrouve porte-drapeau d’un truc auquel je n’avais même pas réfléchi à la base. Donc sur mon premier album, ça a vraiment été un combat, que ce soit musicalement ou en promo pour m’éloigner au plus de ça, je refusais carrément des interviews à partir du moment où il y avait le mot “féminisme” dans l’interview. Je n’avais pas du tout l’objectif d’être opportuniste politiquement vis à vis d’un discours, je ne voulais pas surfer là-dessus, donc j’ai fait un album où je suis allée en profondeur dans mes états d’âmes, où je parlais du deuil, la famille, des choses qui étaient importantes pour moi, tout en confirmant le fait que je n’allais pas parler de féminisme. Même si je comprend le fait que c’est un sujet d’être une femme dans le rap. Mais quand je débarque, qu’on voit la tête que j’ai, on a compris, il n’y a plus besoin de le préciser.

 

PW : De mon côté, mon album s’est vraiment fait naturellement par rapport à cette question. Comme dit Arthur Teboul de Feu! Chatterton sur le premier morceau : “Pas de mensonge”. Par contre c’est vrai que sur mon précédent EP, il y avait des calculs sur l’image que je voulais donner. Et je voulais casser justement l’image de rappeur old school que j’avais. Comme Alpha Wann, je pense qu’on a tous été biberonnés par le son des années 90…

 

C : La technique, les assonance, les allitérations, l’attitude qui va avec…

 

PW : Clairement. Et pendant longtemps prendre ce costume là, avoir ce personnage de rappeur hyper confiant en lui, ça a été une façon de camoufler toutes mes failles. C’était une façon de mettre une barrière entre ma vie et ma musique.

 

C : Je pense qu’on s’est aussi peut être un peu détachés du fait d’essayer de reproduire nos exemples, on assume d’être qui on est tout en continuant à avoir des inspirations aussi.

 

PW : Oui c’est plus dans l’objectif de faire notre truc. Je suis un bousillé de Ill des X-Men par exemple, et à mes débuts on me comparait parfois à lui. Et j’étais super fier, c’est un gars que j’ai saigné ! Aujourd’hui, j’ai plus envie de juste faire du Prince Waly.

@florianwaldmannn
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En parlant de modèles, vous avez tous les deux collaboré plusieurs fois avec des grands noms du rap français, que ce soit Kery James, Ali, ou même Fianso plus récemment. Ces collaborations avec une autre génération du rap, c’est important pour vous ?

 

C : Que ce soit Kery James ou Youssoupha, ce sont des gars qui m’ont éduquée, vraiment. J’ai beaucoup écouté Youssoupha, et quel honneur le moment où je me retrouve avec lui et il me dit qu’il kiffe ce que je fais ! Pareil pour Kery lorsque j’arrive en studio et qu’il me demande à être sur son projet, c’est incroyable. C’est un honneur aussi parce que ça me fait me dire à chaque fois que j’ai fait du chemin depuis, que j’ai trouvé mon identité, et que je peux maintenant rapper avec ceux que j’écoutais. C’est une dinguerie de se dire qu’on finit par collaborer avec les gens qui nous ont inspirés, qui ont fait qu’on s’est dirigés vers cet art.

 

PW : C’est pareil pour moi avec Ali. Se retrouver aujourd’hui avec lui en studio, je ne réalise pas vraiment encore, je me dis : “Mais c’est quand même ouf, le premier mec que j’ai écouté je suis là avec lui à faire du son”. Je remercie vraiment la musique pour ça.

 

C : En fait je ne pensais pas un jour croiser dans ma vie des gens qui ont eu un impact aussi fort dans la vie des gens. Parce qu’on peut quand même se le dire : ce sont des gens qui ont éduqué du monde, qui ont changé des vies, transformé des états d’esprit même. Quand tu ne sais pas où tu te situes, quand tu as du mal à comprendre le monde, tu écoutes du rap et tu peux vraiment avoir des réponses à tes questions. Surtout si tu es dans une famille où il n’y a pas beaucoup de dialogue. Je pense qu’il y a plein de gens qui se sont créé une famille auditive avec ça.

@florianwaldmannn

Chilla, tu as nommé ton nouvel album EGO. Waly, tu as récemment dit avoir appris à tuer ton ego avec ton premier album. C’est un sujet qui vous intéresse particulièrement ?

 

C : J’ai appelé mon projet comme ça parce que pour moi, tout ce que je fais tourne autour de l’ego. Ma démarche initiale, elle est hyper égocentrique, je veux me faire kiffer, me tester, je veux me pousser dans mes retranchements pour essayer de voir si je peux réussir là où d’autres n’ont pas réussi. Et en même temps, ce truc de parler de ses états d’âme, c’est super égocentrique de nouveau. Mais on finit par le partager avec les gens et c’est là que ça prend tout son sens : c’est quand tu te rends compte qu’on est tous liés par des émotions similaires.

 

PW : J’ai de mon côté commencé en groupe, j’avais un binôme, et là pour le coup oui, l’ego, c’est compliqué. Mais en même temps c’est beau parce qu’au final il y a toujours ce truc de concurrence, à condition qu’elle reste saine. En solo, j’ai par contre en effet réussi à tuer mon égo dans la créativité. Je sais pas comment ça se passe pour toi Chilla, mais quand je me suis remis à la musique et qu’on me disait que ce que j’écrivais était éclaté, c’était dur. J’étais habitué à ce qu’on me dise souvent que ce que je faisais était lourd, trop bien, et la première fois qu’on m’a vraiment dit que c’était pas bon, j’ai eu trop mal.

 

C : Au début j’avais un peu mal avec les critiques mais les reproches que je recevais étaient sur des choses pas super légitimes. J’étais une meuf sur Planète Rap, tu te retrouves avec un public Skyrock qui te défonce en te disant que tu es une pute, ça n’a aucune valeur, vraiment aucune. Par contre, je ne mets pas d’ego dans la composition. Si quelqu’un est force de proposition, je suis archi ouverte à ça. Il y a plein d’artistes qui, par ego, s’interdisent de collaborer avec des gens parce qu’ils veulent absolument tout faire, mais moi je connais mes compétences. Si ce que tu m’apportes m’amène dans un autre univers tout en me correspondant, je vais faire tomber l’ego parce qu’on a aussi besoin des autres pour enrichir notre univers. Tu ne maîtrises pas tout à la perfection, et parfois c’est bien de déléguer. Les morceaux de mon nouvel album où je l’ai fait sont en tout cas des morceaux qui font vraiment du bien au projet.

 

J’ai l’impression que chacun de votre côté, vous vous prenez la tête sur vos clips, vos pochettes, vos photos… Est-ce que pour vous, l’image est aussi importante que votre musique ?

 

C : C’est un peu paradoxal, mais le travail sur l’image ça me prend beaucoup la tête. Je suis une fan d’image, j’apprécie les belles choses, mais quand il s’agit d’image, on touche à tous mes démons. Aujourd’hui c’est mon image qui vend et qui me fait vivre, notamment en collaboration avec des marques, et c’est même quelque chose que je kiffe, mais je n’ai pas tout le temps tant d’idées que ça dans ce domaine. C’est quelque chose qui m’intéresse beaucoup mais j’ai du mal à me positionner là dessus en fait

 

PW : De mon point de vue, quand je vois tes visuels, ça a l’air super étudié, stylé !

 

C : Mais du coup, est-ce que ce n’est pas trop calculé ? À la base je suis quelqu’un d’assez spontanée, et pour moi l’image, c’est quelque chose de très calculé. Du coup ce n’est pas naturel pour moi. C’est là où on en revient au paradoxe : comment rester authentique et naturelle quand tu dois calculer une image ?

 

PW : C’est vrai qu’on a une image à tenir, et on est beaucoup plus critiques avec nous-même qu’avec les autres quand on voit une photo de nous. Je te rejoins d’ailleurs sur pas mal de points : sur mes clips, je m’implique au maximum, même dans la réalisation,mais je ne me force pas pour le faire. Par contre, jouer dans un clip, apparaître moi et me prendre la tête sur mon image, c’est quelque chose qui me plaît de moins en moins. Je préfère limite aller plus vers la réalisation pour d’autres personnes, passer derrière la caméra. J’ai toujours regardé plein de films, et ça me plaît d’être impliqué dans l’aspect visuel des choses, mais peut être pas tout le temps en étant l’élément central de ça. En vrai, j’aimerais bien être en pyjama toute la journée.

 

C : Franchement, quel concept ! (rires)

@florianwaldmannn

Chilla, on entend une citation de Barbara à la fin d’un morceau de ton nouvel album. Est-ce que tu pourrais nous la donner ?

 

C : “J’ai pas de passé, j’ai pas d’avenir. J’ai l’instant présent. Très fort, violemment. Je crois qu’il faut pouvoir et savoir refaire sa vie à chaque matin.” C’est un morceau sur le deuil qui parle de mon père que j’ai perdue quand j’avais 14 ans. Ce titre est spécial pour moi parce que si on enlève tous les artifices dont on parle depuis tout à l’heure, que ce soit l’ego, l’image, ma carrière a pour seul but d’être à la hauteur de mon héritage. J’ai une oreille et un amour de la musique qui m’ont été transmis par mon père, et je me souviens que quand j’étais petite, il me demandait tout le temps de chanter avec lui. Et moi j’avais mieux à faire comme aller fumer des bédos avec mes potes. Du coup, quand je l’ai perdu, j’ai pris conscience que c’était l’instant présent qui comptait. Plus je vis, plus je me rends compte que je ne maîtrise ni le passé, ni le futur, et je dois donc composer avec l’instant présent. Plus tu t’enfermes dans les souvenirs ou plus tu t’enfermes à penser à ton avenir, moins tu as conscience de la valeur de l’instant.

 

PW : J’ai aussi réussi à apprendre à vivre le moment présent, mais depuis un an. Avant, j’étais tout le temps en train de penser à l’avenir, où est-ce que je serai dans dix ans, ou alors à fuir mon passé. On a tendance à facilement se rappeler des moments positifs, alors qu’il y a des moments très compliqués parfois dans le passé. Pendant mes trois années de maladie, je n’ai pas vu grandir mes neveux et mes nièces. Là je me dis que c’est mort, je vais passer un maximum de temps avec eux notamment par rapport à ça. Cette épreuve m’a permis de prendre conscience de ça : il faut vivre le moment présent parce que le futur de toute façon, on ne peut pas le contrôler. Il faut laisser venir les choses comme elles sont. C’est ça qui fait du bien.

 

Article & Interview réalisé pour le numéro 2 du DRP Magazine

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